
Céline a reçu la nue-propriété de l’appartement parisien de ses parents il y a cinq ans, lors d’une donation. Ses parents ont conservé l’usufruit et y résident toujours. Aujourd’hui en instance de divorce, elle doit déclarer ses actifs patrimoniaux. Une question la préoccupe : peut-elle vendre ce bien dont elle est propriétaire sans en avoir la jouissance, et surtout, peut-elle le faire sans l’accord de ses parents usufruitiers ? Cette situation, loin d’être isolée, soulève une confusion juridique majeure entre deux réalités distinctes : vendre SA nue-propriété (son titre juridique) ou vendre LE bien entier en pleine propriété. Cette distinction fondamentale ouvre des options concrètes même lorsque la situation familiale semble bloquée.
- Le nu-propriétaire peut-il vendre seul ?
- Vendre sa nue-propriété seule : droits et contraintes pratiques
- Pourquoi la vente du bien entier nécessite-t-elle l’accord de l’usufruitier ?
- Comment organiser une vente conjointe entre nu-propriétaire et usufruitier ?
- Quelle fiscalité pour la vente de nue-propriété ?
- Alternatives et solutions en cas de désaccord
- Synthèse : vos options concrètes en tant que nu-propriétaire
Le nu-propriétaire peut-il vendre seul ?
Réponse directe : Oui, le nu-propriétaire peut vendre SA nue-propriété sans l’accord de l’usufruitier, car il détient l’abusus (droit de disposer du bien). Non, il ne peut pas vendre LE bien entier en pleine propriété sans cet accord, car cela nécessite la reconstitution préalable des droits démembrés.
Cette réponse nuancée mérite une clarification immédiate. Le Code civil définit l’usufruit comme le droit de jouir d’un bien dont une autre personne détient la propriété. Le démembrement de propriété répartit ainsi les attributs du droit de propriété entre deux titulaires : l’usufruitier dispose de l’usus (droit d’usage) et du fructus (droit de percevoir les revenus), tandis que le nu-propriétaire conserve l’abusus, c’est-à-dire le droit de disposer du bien.
Concrètement, l’abusus permet au nu-propriétaire de céder son titre juridique à un tiers. Ce tiers devient alors le nouveau nu-propriétaire, sans que les droits de l’usufruitier ne soient affectés : celui-ci continue d’occuper le logement ou d’en percevoir les loyers jusqu’à l’extinction de l’usufruit. Cette cession de la nue-propriété ne nécessite donc aucune autorisation préalable de l’usufruitier, conformément aux principes régissant la différence entre nue-propriété et usufruit.
En revanche, vendre LE bien entier suppose de reconstituer la pleine propriété, ce qui exige obligatoirement la participation conjointe du nu-propriétaire et de l’usufruitier. Sans l’accord de l’usufruitier, le nu-propriétaire ne peut transmettre que son propre droit, avec toutes les contraintes que cela implique pour l’acquéreur.
Cas de Céline : Céline peut juridiquement vendre sa nue-propriété de l’appartement parisien à un investisseur spécialisé sans demander l’accord de ses parents. Ses parents conserveraient leur droit d’usage et continueraient d’y habiter. Céline ne peut en revanche pas vendre l’appartement en pleine propriété à un acquéreur classique sans que ses parents acceptent de participer à la vente.
Vendre sa nue-propriété seule : droits et contraintes pratiques
Si le droit de vendre SA nue-propriété est juridiquement établi, la réalité du marché impose des contraintes financières et pratiques qu’il convient d’anticiper. La nue-propriété seule se négocie avec une décote importante, généralement comprise entre 40 % et 70 % de la valeur en pleine propriété, selon l’âge de l’usufruitier.
Cette décote repose sur le barème fiscal de l’article 669 du Code général des impôts, qui fixe forfaitairement la répartition de la valeur d’un bien entre usufruit et nue-propriété. Plus l’usufruitier est âgé, plus la valeur de la nue-propriété est élevée, car l’extinction de l’usufruit est statistiquement plus proche. Pour un usufruit constitué pour une durée fixe, la valeur fiscale de l’usufruit correspond à 23 % de la valeur du bien par période de dix ans, le solde revenant à la nue-propriété.
Décote marchande souvent supérieure au barème fiscal : Le barème de l’article 669 du CGI sert avant tout au calcul des droits d’enregistrement. La valeur de marché réelle d’une nue-propriété vendue seule est fréquemment inférieure à cette valorisation fiscale, car le marché de la nue-propriété est étroit et peu liquide. Une décote supplémentaire de 10 % à 30 % par rapport au barème fiscal n’est pas rare.
Le marché des acquéreurs potentiels reste restreint. Les profils intéressés sont principalement des investisseurs spécialisés en démembrement temporel, qui recherchent un placement à long terme avec reconstitution automatique de la pleine propriété à l’extinction de l’usufruit. Certains membres de la famille peuvent également se porter acquéreurs, ou encore l’usufruitier lui-même, s’il souhaite reconstituer la pleine propriété. Dans certains contextes de transmission patrimoniale, des associations reconnues d’utilité publique comme l’Ordre de Malte France peuvent être bénéficiaires de donations avec démembrement, offrant ainsi des solutions alternatives.

Le délai de vente d’une nue-propriété seule peut s’avérer significativement plus long qu’une vente classique. Plusieurs mois, voire plus d’un an, peuvent être nécessaires pour trouver un acquéreur acceptant les contraintes du démembrement. Cette durée doit être prise en compte lorsque le besoin de liquidité est urgent, comme dans le contexte d’un divorce nécessitant un partage patrimonial rapide.
Cas pratique
Imaginons que l’appartement parisien de Céline soit évalué à 400 000 € en pleine propriété. Ses parents, usufruitiers âgés de 72 ans, conservent un usufruit dont la valeur fiscale représente une part significative de la valeur totale selon le barème de l’article 669 du CGI. La nue-propriété de Céline pourrait être valorisée fiscalement entre 200 000 € et 280 000 € selon l’âge précis et les modalités du démembrement. Sur le marché réel, compte tenu de la décote supplémentaire liée à la faible liquidité, Céline pourrait raisonnablement espérer obtenir entre 180 000 € et 250 000 €, selon les conditions de négociation et le profil de l’acquéreur.
Pourquoi la vente du bien entier nécessite-t-elle l’accord de l’usufruitier ?
La vente du bien entier suppose la reconstitution de la pleine propriété, c’est-à-dire la réunion des trois attributs du droit de propriété : usus, fructus et abusus. Or, ces attributs sont répartis entre deux titulaires distincts lors d’un démembrement.
Les 3 attributs du droit de propriété : L’usus (droit d’usage du bien) et le fructus (droit d’en percevoir les revenus) appartiennent à l’usufruitier. L’abusus (droit de disposer du bien) appartient au nu-propriétaire. La pleine propriété nécessite la réunion de ces trois droits.
L’usufruitier détient des droits réels et opposables sur le bien. Il peut l’occuper, le louer et percevoir les revenus locatifs sans avoir à solliciter l’accord du nu-propriétaire. Ces prérogatives, protégées par le Code civil, ne peuvent être supprimées unilatéralement. Vendre LE bien entier revient donc à céder conjointement les droits de l’usufruitier et ceux du nu-propriétaire à un acquéreur unique, qui deviendra plein propriétaire.
Cette opération exige le consentement mutuel obligatoire des deux parties. Aucune disposition légale ne permet au nu-propriétaire de contraindre l’usufruitier à vendre, ni l’inverse. La vente conjointe repose donc sur un accord amiable ou, à défaut, sur une médiation visant à trouver un terrain d’entente acceptable pour les deux parties.
Pour clarifier la distinction, vendre SA nue-propriété consiste à céder un titre partiel à un tiers, qui devient le nouveau nu-propriétaire et attend l’extinction de l’usufruit pour récupérer la pleine propriété. Vendre LE bien, en revanche, implique de transférer immédiatement la pleine propriété reconstituée à un acquéreur classique, qui pourra jouir du bien dès la signature de l’acte.
Comment organiser une vente conjointe entre nu-propriétaire et usufruitier ?
Lorsque nu-propriétaire et usufruitier parviennent à un accord, la vente du bien entier suit une procédure notariale encadrée. La première étape consiste à négocier les modalités de la vente : prix global, répartition du produit de la vente, calendrier et conditions particulières. Cette négociation peut se dérouler en famille ou être accompagnée par un notaire jouant un rôle de médiateur.

La répartition du prix de vente s’effectue généralement selon le barème fiscal de l’article 669 du Code général des impôts, qui fixe la proportion respective de l’usufruit et de la nue-propriété en fonction de l’âge de l’usufruitier. Toutefois, les parties peuvent convenir d’une répartition différente, notamment pour compenser des travaux réalisés par l’usufruitier ou tenir compte de circonstances familiales particulières. Tout accord dérogatoire doit être formalisé par écrit et peut avoir des implications fiscales qu’il convient d’anticiper avec le notaire.
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Accord préalable des parties
Nu-propriétaire et usufruitier se mettent d’accord sur le principe de la vente, le prix global et les modalités de répartition, éventuellement avec l’aide d’un notaire médiateur.
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Signature du compromis de vente
Les deux parties signent conjointement le compromis avec l’acquéreur, engageant la vente sous conditions suspensives (obtention du prêt, diagnostics, etc.).
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Reconstitution formelle de la pleine propriété
Lors de la signature de l’acte authentique devant notaire, les droits démembrés sont juridiquement réunis avant d’être immédiatement transmis à l’acquéreur en pleine propriété.
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Répartition du prix entre les parties
Le notaire procède au règlement en répartissant le prix de vente entre usufruitier et nu-propriétaire selon les modalités convenues, après déduction des frais et charges.
Le notaire assure la régularité juridique de l’opération, rédige les actes, calcule les droits de mutation et peut arbitrer les désaccords éventuels sur la valorisation ou la répartition du prix. Son intervention garantit la sécurité juridique de la transaction et protège les intérêts des deux parties.
Cas pratique
Si les parents de Céline acceptent de vendre l’appartement parisien conjointement, et que le bien est vendu 400 000 €, la répartition pourrait s’établir selon le barème fiscal en vigueur. Avec des parents usufruitiers âgés de 72 ans, la valeur de l’usufruit représenterait une part déterminée par le barème de l’article 669 du CGI, le solde revenant à Céline au titre de sa nue-propriété. Selon la répartition retenue, Céline pourrait ainsi percevoir entre 200 000 € et 280 000 €, sous réserve de l’application exacte du barème et d’éventuels ajustements convenus entre les parties.
Quelle fiscalité pour la vente de nue-propriété ?
La vente de SA nue-propriété entraîne des conséquences fiscales spécifiques, souvent méconnues. La plus-value immobilière se calcule uniquement sur la valeur de la nue-propriété : la différence entre le prix de vente de la nue-propriété et sa valeur d’acquisition ou sa valorisation fiscale au jour de la donation.
Dans le cas d’une donation d’une maison avec usufruit, la valeur d’acquisition de la nue-propriété correspond à sa valorisation fiscale au jour de la donation, calculée selon le barème de l’article 669 du CGI applicable à cette date. Cette valorisation dépend de l’âge de l’usufruitier au moment de la donation. Pour une acquisition onéreuse de la nue-propriété, la valeur d’acquisition correspond au prix effectivement payé.
Calcul de la plus-value sur votre nue-propriété : Plus-value brute = Prix de vente de la nue-propriété − Valeur fiscale de la nue-propriété au jour de la donation (ou prix d’acquisition si achat). Cette plus-value brute est ensuite réduite par les abattements pour durée de détention avant application du taux d’imposition.
Les abattements pour durée de détention s’appliquent progressivement. Selon Service-Public.fr, vous êtes exonéré d’impôt sur le revenu sur la plus-value immobilière pour tout bien détenu depuis plus de 22 ans. L’exonération des prélèvements sociaux intervient après 30 ans de détention. Entre ces deux seuils, des abattements progressifs réduisent la base imposable : 6 % par an de la 6e à la 21e année pour l’impôt sur le revenu, puis un abattement total à partir de la 22e année.
Ces règles fiscales sont complexes et susceptibles d’évoluer. Une validation par un notaire ou un conseiller fiscal est indispensable avant toute décision, d’autant que certaines exonérations spécifiques (résidence principale, première cession, etc.) peuvent s’appliquer selon votre situation personnelle.
Calcul simplifié de plus-value
Céline a reçu la nue-propriété par donation en 2019. À cette date, ses parents étaient âgés de 67 ans. La valorisation fiscale de la nue-propriété était alors estimée à environ 240 000 € selon le barème de l’article 669 du CGI applicable à l’époque. Si elle vend sa nue-propriété en 2024 pour 260 000 €, la plus-value brute serait de 20 000 €. Avec cinq ans de détention, aucun abattement significatif ne s’applique encore. La plus-value serait donc imposable au taux global en vigueur, sous réserve de vérification par un professionnel.
Limite importante : Les informations fiscales présentées ici sont données à titre indicatif et reposent sur la réglementation générale. Votre situation personnelle peut justifier des modalités de calcul différentes. Toute décision de vente doit être précédée d’une consultation auprès d’un notaire ou d’un conseiller en gestion de patrimoine, seuls habilités à vous fournir un conseil personnalisé et actualisé.
Alternatives et solutions en cas de désaccord
Lorsque l’usufruitier refuse catégoriquement de vendre le bien conjointement, plusieurs options restent envisageables. Chacune présente des avantages et des contraintes qu’il convient d’évaluer en fonction de votre situation.

Option 1 : Attendre l’extinction naturelle de l’usufruit. L’usufruit s’éteint automatiquement au décès de l’usufruitier ou au terme contractuel prévu lors de sa constitution. À ce moment, le nu-propriétaire récupère la pleine propriété sans formalité particulière et peut vendre librement le bien. Cette solution ne nécessite aucune démarche, mais peut impliquer une attente longue et incertaine, difficilement compatible avec un besoin urgent de liquidité.
Option 2 : Vendre SA nue-propriété seule à un investisseur spécialisé. Comme détaillé précédemment, cette solution permet de récupérer une partie de la valeur du bien malgré la décote importante. Elle offre l’avantage de ne dépendre d’aucun accord préalable et peut être mise en œuvre rapidement si un acquéreur est trouvé. Certains membres de la famille ou l’usufruitier lui-même peuvent se porter acquéreurs pour reconstituer progressivement la pleine propriété.
Option 3 : Négocier un rachat de l’usufruit. Si vous disposez de liquidités suffisantes, vous pouvez proposer à l’usufruitier de racheter son usufruit. Cette opération reconstitue immédiatement la pleine propriété en votre faveur, vous permettant ensuite de vendre librement le bien. Le prix de rachat se négocie généralement sur la base du barème fiscal, mais peut être ajusté selon les circonstances. Cette solution présente des implications fiscales spécifiques qui doivent être validées avec un notaire.
Option 4 : Recourir à une médiation familiale ou notariale. Lorsque le refus de l’usufruitier repose sur une incompréhension, une crainte (perdre son logement, être contraint de déménager) ou un désaccord sur la valorisation, une médiation peut débloquer la situation. Le médiateur explore les motivations réelles de chaque partie et recherche des compromis acceptables : délai de vente différé, garantie de relogement, répartition du prix ajustée ou autres arrangements. Cette démarche préserve les relations familiales tout en ouvrant des solutions pragmatiques.
Dans certains contextes patrimoniaux complexes, des associations reconnues d’utilité publique comme l’Ordre de Malte France peuvent intervenir comme tiers facilitateurs ou bénéficiaires dans des schémas de transmission avec démembrement, offrant des alternatives complémentaires dans le cadre de stratégies patrimoniales globales.
Cas de blocage résolu
Un nu-propriétaire était initialement bloqué par le refus catégorique de ses parents usufruitiers de vendre l’appartement familial. Une médiation notariale a révélé que la crainte des parents portait sur la perte de leur logement et l’obligation de déménager. Une solution a été trouvée en garantissant aux parents le maintien de leur usufruit sur un nouveau bien acquis avec leur part du prix de vente, sécurisant ainsi leur situation tout en permettant la liquidation du patrimoine.
Synthèse : vos options concrètes en tant que nu-propriétaire
Être nu-propriétaire d’un bien sans pouvoir en jouir, ni en tirer de revenus, ni le vendre librement en pleine propriété, crée légitimement un sentiment d’impuissance. Cette situation patrimoniale paradoxale devient particulièrement anxiogène lorsqu’un divorce, un besoin urgent de liquidité ou une tension familiale vient compliquer la donne.
La distinction fondamentale entre vendre SA nue-propriété (votre titre juridique) et vendre LE bien entier (en pleine propriété reconstituée) ouvre pourtant des marges de manœuvre réelles. Vous détenez juridiquement le droit de céder votre nue-propriété sans accord préalable de l’usufruitier, même si cette option implique une décote significative et un marché d’acquéreurs restreint. Vous disposez également de la possibilité de négocier une vente conjointe, avec une répartition du prix selon le barème fiscal ou selon un accord amiable. Enfin, attendre l’extinction de l’usufruit ou racheter l’usufruit restent des alternatives selon votre capacité financière et votre horizon temporel.
Chaque situation patrimoniale présente des spécificités qui influencent la pertinence de ces options : âge de l’usufruitier, valeur du bien, urgence du besoin de liquidité, qualité des relations familiales, implications fiscales personnelles. Aucune décision ne doit être prise sans une validation notariale préalable, compte tenu des conséquences juridiques et financières en jeu. Si vous souhaitez approfondir votre réflexion patrimoniale globale, consulter des ressources sur une stratégie de gestion patrimoniale efficace peut vous éclairer sur les arbitrages à envisager.
Pour aller plus loin sur les aspects juridiques de la vente en présence d’un démembrement, vous pouvez consulter des analyses détaillées sur les droits respectifs de l’usufruitier et du nu-propriétaire en matière de vente. L’essentiel reste de comprendre que vous n’êtes pas totalement dépendant de la volonté de l’usufruitier : des solutions existent, avec leurs contraintes et leurs opportunités, qu’un professionnel du droit pourra vous aider à évaluer en fonction de votre situation personnelle.